CHEVREUIL

Par Christian de Beaumont

LA RÈGLE DU
3 SECONDES

MARK RAYCROFT

Au cours des dernières années, j’ai été appelé à me rappeler une règle de base que nous négligeons trop souvent selon moi. Lorsque nous y repensons, il est bien souvent trop tard, le grand mâle, celui que nous désirions tant, vient tout-juste de se défiler sous nos yeux! Il existe toutefois une règle simple et quelques astuces qui peuvent grandement maximiser vos chances d’atteindre votre objectif. Nous passons beaucoup de temps à espérer tout en étant à l’affût ce qui nous fait possiblement oublier que ce sont seulement quelques fractions de secondes qui feront le lien entre ce qui est espéré et ce qui est accompli!

Nous sommes dans l’Ouest Canadien, c’est ma première session d’affût après plus de trois jours de prospection. Mon affût (tente) situé sur une colline surplombe un corridor naturel de déplacement entre une zone de repos et des valons clairsemés. Plus de six sentiers de chevreuils se croisent au centre d’un étroit corridor de tir qui rappelle étrangement le paysage d’une cut line. Je n’ai pas encore terminé de m’installer que soudainement, une femelle seule traverse rapidement la lisière.

UN COUP DE FOUET

MERCI! La vitesse avec laquelle la femelle est apparue et disparue me donne un sévère avertissement… Je devrai être prêt et  pas à peu près afin de saisir une éventuelle occasion! J’installe mon bipied regrettant alors de ne pas avoir apporté mon trépied. J’ouvre mes protecteurs de lentilles et m’assure de ne pas les refermer, puis je vérifie à nouveau le grossissement de mon télescope. Je débute alors mes routines d’épaulement avec mon arme bien orientée vers la fenêtre qui me permet d’observer la jonction majeure de sentiers de chevreuils. Habillé comme un ours, je dois apporter des ajustements à ma position et celle de ma chaise. Un, deux, trois, Go! J’identifie une cible fictive (une petite souche), j’épaule, trouve la cible et m’imagine faire feux. Oups! Je dois vraiment ajuster la hauteur de mon bipied. Je répète à nouveau ma routine puis, je simule un déplacement rapide de mon arme d’une fenêtre à l’autre. Je recommence ce manège plus d’une dizaine de fois. Je me sens alors beaucoup plus efficace et surtout beaucoup plus confiant.

Finalement, je monte une balle dans la chambre, je vérifie le mécanisme de sureté et je prends quelques distances avec mon télémètre. Enfin, j’appuie le fût de mon arme dans mon bipied et  la crosses de mon arme sur ma cuisse droite. Certainement pas question de déposer ma carabine!

Soudainement, une autre femelle traverse rapidement le corridor clairsemé. Je suis sur mes gardes! Je regarde de nouveau à droite, puis en me retournant… HARRRGG… le cœur me serre, un beau mâle est là et regarde dans ma direction, j’épaule, il fait deux bonds et s’immobilise une fraction de seconde :

1ere seconde – je le trouve dans le télescope (ma carabine étant déjà appuyée dans mon bipied), 

2ieme seconde – je débarre mon cran de sureté tout en l’évaluant sommairement  (passablement plus large que les oreilles et au moins 4 longues pointes d’un côté -),

3ieme seconde – je vise et fais feux

L’auteur observe ce magnifique mâle! Il est encore sur l’adrénaline et n’en revient toujours pas de la rapidité avec laquelle se sont déroulés les évènements! Il remercie le ciel d’avoir été prêt, cette fois-là!

Premiers constats :

  • Si mes protecteurs de lentilles n’avaient pas été ouverts
  • Si ma carabine n’avait pas été appuyée dans mon bipied, la crosse sur ma cuisse et ma main sur celle-ci, prête à épauler;
  • Si ma carabine n’avait pas été orientée vers cette fenêtre
  • Si je n’avais pas pratiqué et expérimenté ma routine d’épaulement en y apportant quelques ajustements nécessaires (hauteur du bipied, angle de la chaise etc.)
  • Si je n’avais pas été certain de ma distance
  • Si j’avais omis de monter une balle dans la chambre

… il ne fait aucun doute pour moi que ce beau mâle chevreuil courrait toujours sous le firmament.   

L’année suivante en 2023 de nombreuses situations et anecdotes de chasse m’ont amené à discuter de cette «règle» avec mes coéquipiers de l’ouest. Enfin, c’est lorsque l’ami Gilles qui arrivait de chasser dans l’étroite cut line derrière le camp me croisa en ce dernier matin de chasse de 2023 dans l’Ouest et m’interpella d’un air convaincu que je pris la décision d’écrire cet article:

  • Ta règle ne fonctionne pas Christian… à matin, ce n’était pas la règle du trois secondes … c’était la règle du deux secondes !

L’auteur Christian de Beaumont s’est laissé convaincre par ses coéquipiers  d’utiliser un trépied afin de sauver des secondes névralgiques lors de la routine d’épaulement. Sur la photo son arme fixée sur un trépied léger en carbone reste pointée en tout temps vers le site d’intérêt!

CHAMP D’APPLICATION

La règle des trois secondes s’applique principalement aux chasseurs à l’affût qui surveillent des passages, des passes me diront certains!  Je répondrais à cela que, selon moi, nous ne sommes jamais trop prêts et ce peu importe le scénario! Voyons ensemble quelques cas de figures :

Aux appâts

C’est en regardant mes plus beaux panaches de mâles matures récoltés au Québec avec la technique de l’appâtage que je réalisais qu’aucun d’eux n’avait été tiré directement sur les appâts et pas même à l’intérieur de 100 pieds de ceux-ci.  Bien souvent, ils passaient trottant le nez à terre à bon vent des appâts et s’immobilisant une fraction de seconde pour réaliser une prospection olfactive ou poursuivaient carrément une femelle! Dans ces circonstance, vous serez chanceux si vous pouvez  bénéficier de trois secondes complètes pour faire feux, et ce particulièrement si la forêt est moindrement dense.

Au champ

Mon ami, à qui nous avions laissé un bon poste d’affût dans l’ouest patientait un peu dans son véhicule avant de se rendre au poste d’affût. Il faut dire qu’il faut laisser le véhicule très près du seul poste d’affût visible de la route si nous voulons éviter d’être dérangé par les autres chasseurs.

Il est donc tôt en début d’après-midi lorsque la femelle fait irruption dans le champ, elle court de façon demie accroupie, s’arrête et se retourne, le 12 pointes sort sur sa piste, fait une boucle d’à peine 100 pieds dans le champ sur ses traces en quelques secondes et retourne dans la forêt.

As-tu tiré mon chum?

Non quand j’ai ouvert la porte du véhicule (2 secondes)  et débarqué (3 secondes)  pour prendre ma carabine sur le banc d’en arrière (10 secondes), les lumières ont allumé et la sonnerie du véhicule s’est activée, hahaha…  

Nous n’avons pas revu ce mâle du reste de la chasse! Au-delà de l’anecdote, vous le savez, même au champ, l’opportunité peut parfois être de courte durée!

Xavier de Beaumont, le fils de l’auteur était encore aux aguets à l’heure du midi, carabine pointée sur le site nourricier. Il put ainsi saisir l’opportunité lorsque ce beau mâle passa rapidement en retrait lors des derniers jours de la saison 2023 au Québec!

Vous arrivez à un poste d’affut avec un grand champ de vision ? Visionnez cette petite capsule pour découvrir quelques astuces  afin de gagner de précieuses secondes.

À la chasse fine
Dans la famille de Roger, qui chasse souvent le chevreuil à la piste ou à la chasse fine, il est apparemment interdit d’avoir une courroie d’épaule sur son arme! Devinez pourquoi? Une seconde pour le repérer, une deuxième seconde pour l’évaluer et un bien souvent moins d’une troisième seconde pour prendre un tir. L’arme portée en bandoulière risque fort bien d’être encore sur votre épaule, au troisième bond, lorsque la déception vous rattrapera et que le grand mâle disparaitra dans les fourrées!

L’IMPORTANCE DE LA ROUTINE

Au-delà des anecdotes, l’importance de la routine est un élément bien connu du monde des tireurs compétitifs et de l’entraînement tactique. En effet, comme dans bien d’autres sports, l’importance de la répétition d’un geste et d’une routine est cruciale. Pratiquez des routines de tir l’été et s’exercer aux champs de tirs selon différentes positions de tirs et différents scénarios possibles est une chose plus que souhaitable (ce sera l’objet d’un autre article). Toutefois, il existe un autre type de routine beaucoup plus simple et complémentaire qui ne prend que quelques minutes et qui peut vous permettre d’accroitre considérablement vos chances de saisir une occasion de tir.

Les routines d’épaulement

Une fois installé dans votre poste d’affut ou après avoir arrêté de marcher (selon le style de chasse pratiqué) répétez rigoureusement cette routine

  1. IDENTIFIEZ une cible sécuritaire (roche, buche etc._
  2. ÉPAULEZ votre arme
  3. ÉVALUEZ une caractéristique spécifique de la cible, couleur, forme etc.
  4. VISEZ ou mirez un point précis et visualisez-vous faire feu
  5. PROCÉDEZ aux ajustements requis, cet exercice vous permettra d’ajuster certains éléments dans l’accomplissement des gestes ou de votre positionnement.
  6. RÉPÉTEZ
  7. RÉPÉTEZ ENCORE
  8. VOUS ÊTES SATISFAIT… RÉPÉTEZ UNE DERNIÈRE FOIS

L’idée ici est de reproduire le plus fidèlement la séquence des gestes et d’actions afin:

  • De corriger quelques contraintes;
  • Que cela s’intègre dans une routine fluide;
  • Que le tout s’imprègne dans votre esprit.

Quand le buck apparaitra, vous aurez alors ce que certains appellent… les bons réflexes!

ARRÊTER LE COMPTEUR

Et s’il y avait un moyen de suspendre le temps? On oublie qu’il existe différentes solutions afin d’arrêter le compteur. En effet plusieurs options s’offrent à vous pour faire brusquement arrêter un buck. Elles peuvent être grossièrement regroupées sous deux catégories.

Interventions sonores
Xavier est à sa troisième saison de chasse au chevreuil. Il est accompagné par l’un de mes coéquipiers. Le mâle arrive le nez à terre et il ne semble manifestement pas avoir l’intention de se rendre aux appâts. Juste avant de traverser la ligne de tir principale à plus de 60 verges, Nicolas indique à Xavier de se tenir prêt! Le mâle n’a fait que deux pas dans la  ligne de tir… HEYYYYYYY! lance Nicolas d’un court et fort cri! Le mâle surpris s’immobilise! BOOM! Xavier récolte ainsi sont 3ième chevreuil. L’histoire se répéta également l’année suivante! 

Au cours des années, j’ai expérimenté diverses techniques pour faire arrêter un chevreuil en déplacement! Cela ne fonctionna pas toujours, mais je suis arrivé à la conclusion que l’utilisation du bon son, à une bonne intensité et à une distance appropriée peut améliorer grandement vos chances de voir le mâle s’immobiliser! Le tableau ci-dessous n’est nullement scientifique, il représente des constats de mon expérience. La logique est plutôt simple, plus le chevreuil est loin, plus la force et l’intensité du son doivent être élevées pour le saisir. ATTENTION, trop fort, trop proche risque de créer l’effet inverse et d’effrayer le chevreuil!

SON Distance optimale Commentaires
Grognement (grunt) 5 à 30 verges Un mâle en déplacement dans un environnement bruyant aura plus de difficulté à capter ce son sourd. Ce son peut être effectué avec ou sans appeau avec un peu de pratique.
Bêlement (Bleet) 10 à 75 verges Le son doit être court et franc, il peut provenir d’un appeau ou simplement en émettant un BAÀÀ ou MAÀÀ vocale. L’efficacité est naturellement accrue en période de rut.
Sifflement 10 à 75 verges (voir plus) Efficacité très variable selon la force et la tonalité. Un court sifflement à faible tonalité semble être une excellente alternative à moyenne distance car cela effraie très rarement le gibier.
Cri fort et court 50 à 100 verges (voir plus) Deux variantes sonores semblent appropriées à ce moyen (HEY ou WO). Il est toujours possible d’utiliser cette méthode de dernier recours, si les premières n’ont pas fonctionnées. Le fameux HEY fonctionne pour nous !
MARK RAYCROFT

Faire arrêter le gibier convoité permet non seulement de suspendre le temps, mais favorise également la prise d’un tir plus éthique.

Interventions physiques
Un des très bons chasseurs de chevreuil que je connais utilise les leurres olfactifs pour inciter le chevreuil à s’immobiliser. Il dispose un tampon d’odeurs aux endroits précis qui lui offre une bonne fenêtre de tir sur chacun des sentiers qu’il surveille du haut de la cime des arbres où il adore s’installer dans l’ouest canadien. Comme ce chasseur ne chasse que les très grands mâles, cela lui donne non seulement plus de temps pour prendre un tir, mais également quelques secondes de plus, pour bien évaluer leurs panaches. D’autres interventions physiques  peuvent être utilisées. Cela permet non seulement de gagner du temps, mais également, de prendre un tir plus éthique. Le tableau ci-dessous en reprend quelques-unes :

Intervention Commentaire
Tampon d’odeur Divers type d’odeurs peuvent être utilisés en fonction du moment de la saison soit des odeurs associées à l’alimentation ou celles associées aux comportements de la période d’accouplement. Le but étant de les arrêter par la curiosité.
Faux régalis (grattages) Correctement utilisée, cette astuce contribuera non seulement à immobiliser le gibier dans une fenêtre de tir, mais également à accroître la fréquence des passages. Il faut simplement les positionner au bon endroit.
Obstacles Les chasseurs à l’arc aménagent parfois un obstacle sur un sentier. Cet obstacle doit être juste assez imposant pour inciter le chevreuil à s’immobiliser avant de le franchir ou de le contourner. Un petit arbre renversé, par exemple, peut très bien faire l’affaire.

CONCLUSION

La prochaines saison ne sera pas encore terminée que certains d’entre nous commenceront déjà à rêver de la prochaine année de chasse! En effet, nous rêvons et espérons ces moments depuis plus de 8000 heures et d’autres bien plus encore, particulièrement  lorsqu’il s’agit du voyage d’une vie! Toutefois, le temps lui n’en a rien à cirer et l’opportunité de récolter le gibier tant convoité se présentera bien souvent en l’espace de quelques secondes. Il y a tout un monde entre ces deux dimensions temporelles, mais bien souvent seulement quelques secondes pour faire feu! Répéter rigoureusement une routine et trouver le moyen d’arrêter le compteur peut véritablement faire une grande différence. La prochaine fois que nous préparerons notre saison, pensons aux quelques fractions de secondes qui séparent le rêve de l’objectif et aux divers moyens d’arrêter le compteur!  

Bonne chasse !

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