TIR DE CHASSE
Par André Veilleux
Les balles maudites…
Connaissez-vous l’histoire de Max, le chasseur franc-tireur? Pour obtenir le droit d’épouser celle qu’il aime, le prince de son royaume lui exigea de prouver ses talents de tireur. Pour assurer sa réussite, Max passa un pacte avec le diable qui lui remit 7 balles magiques, pour ne pas dire, maudites. Les six premières ne pourront rater leur cible que Max aura choisie mais la 7e balle obéira à la volonté du diable. Cette dernière balle qui ne terminera pas sa course nécessairement où il le souhaite, ne vous fait-elle pas penser à l’une de ces situations mystérieuses où vous avez complètement raté un gibier sans rien n’y comprendre? Voici les principales raisons de ces tirs complètement ratés ainsi que les correctifs à apporter pour améliorer sa performance…
Max, c’est l’un des personnages principaux d’un opéra classique en langue allemande nommé «Der Freischütz» (le chasseur). Mais vous n’avez pas besoin d’aimer l’opéra ou de passer un pacte avec le diable comme Max pour rencontrer dans votre vie de chasseur l’une de ces situations incompréhensibles d’un gibier totalement raté alors que le tir paraissait pourtant on ne peut plus facile et que votre arme était parfaitement ajustée. Je fais ainsi référence à des tirs manqués dans lesquels la précision de votre arme, ou tout défaut de celle-ci sur qui vous pourriez y mettre la faute, n’y est pour absolument rien. Ainsi, le fautif dans ces cas, c’est vous et croyez-moi, j’en ai fait aussi la douloureuse expérience dans laquelle on se doit d’admettre que l’on a fait une erreur responsable du tir manqué, sans rien n’y comprendre apparemment.
Mon père compréhensif de ce phénomène avait sa propre philosophie de ces tirs mystérieusement manqués en disant : «si tu ne veux pas que ces choses-là t’arrivent, ne va pas à la chasse». Il comprenait ainsi que tout chasseur, aussi bon tireur soit-il, vivra inévitablement dans sa vie l’un de ces tirs complètement manqués qui fait très mal à l’ego mais que l’on se doit d’accepter car faisant partie intégrante des hasards de l’activité. Mais peut-on essayer de comprendre quelque chose afin de réduire le plus possible ces phénomènes? Certainement.
Au même nombre de balles que Max reçu du diable, voici 7 causes des tirs manqués que nous allons étudier afin de comprendre ce que l’on peut en tirer comme leçon pour les éviter.
1
Penser trop
Il y a de ces situations, surtout celles pour les tirs à la volée sur du petit gibier, où le fait de trop réfléchir, de trop être dans sa tête ou d’anticiper l’apparition du gibier, peut nuire considérablement à la précision de vos tirs.
Rappelez-vous cette gélinotte en vol ou ce chevreuil en pleine course ou encore cet oiseau migrateur qui vous a pris complètement par surprise en passant soudainement à bonne distance devant vous, sans aucun avertissement et avec la rapidité de l’éclair. En tirant sans réfléchir, par réflexe et tellement vite que vous réalisez seulement ce qui s’est produit après le coup de feu, l’avez-vous manqué? Pas nécessairement et j’avancerai même que votre taux de réussite de ces tirs apparemment impossibles à réussir est probablement surprenant.
A l’opposé, vous souvenez-vous de ces situations d’un gibier en arrêt complet devant vous, totalement à découvert et à une distance rapprochée, quasi honteuse même, vous laissant tout le temps nécessaire pour bien ajuster votre tir qui fut pourtant totalement manqué? Comment expliquer cette apparente contradiction de tirs impossibles et pourtant réussis pour d’autres si faciles et pourtant manqués sans excuse?
Notre cerveau, qui reçoit et traite l’information en provenance de nos cinq sens, commande nos mouvements par des influx nerveux qu’il envoie aux muscles pour les contracter. La commande peut emprunter deux routes différentes. Si le geste est volontaire ou réfléchi, l’influx nerveux partira du cerveau pour emprunter la longue autoroute de la moelle épinière logée dans notre colonne vertébrale, puis suivra le ou les nerfs jusqu’aux muscles pour déclencher les mouvements désirés. L’autre voie que peut emprunter l’influx nerveux est celle de la voie rapide des urgences, utilisée lorsque l’actionnement des muscles se doit d’être tout aussi instantané que précis, ces gestes involontaires et extrêmement rapides étant en fait des réflexes. Par exemple, si vous touchez accidentellement à une surface brûlante, vous conviendrez qu’il n’y a pas matière à réfléchir à ce que vous devriez faire et que le geste qui s’impose pour en écarter votre main se doit d’être instantané. Il se produira alors ce qu’on appelle en science neurologique un « arc réflexe ». L’influx nerveux transportant l’information de la douleur ressentie ne prendra pas le temps de se rendre jusqu’à votre cerveau pour revenir aux muscles de votre main, le chemin à parcourir avant une réaction de retrait serait beaucoup trop long. En entrant dans la moelle épinière, celle-ci enclenchera automatiquement un retour de l’influx nerveux aux muscles pour leurs commander de retirer votre main. Cet arc réflexe permet ainsi de raccourcir la distance que parcourra l’influx nerveux pour commander aux muscles de s’actionner, d’où la réduction considérable du temps de réaction.
Voilà pourquoi, en ramassant cette gélinotte, tout s’est passé si vite que vous vous demandez encore comment vous avez fait pour réussir ce tir à la volée, apparemment impossible et pourtant précis, comme si ce n’était plus vous qui étiez aux commandes de votre arme.
Faites vous-même cette simple expérience avec un copain pour mieux en constater le phénomène. Lancez-lui un objet à seulement quelques pieds de distances de lui, en ayant pris la peine de l’avertir au préalable de votre intention. Il y a de fortes chances qu’il l’échappera alors qu’il s’était pourtant préparé à le recevoir. Cependant, si vous lui lancez ce même objet subitement, sans avertissement et même en y mettant de la vélocité, il y a de fortes probabilités qu’il l’attrapera parfaitement d’un geste franc et sec, démontrant bien que les réflexes sont généralement plus rapides et précis que les gestes volontaires.
Le réflexe, quand il a été bien dompté et aiguisé par la pratique, devient l’ami du tireur. Par la pratique répétée du tir rapide, il se doit d’être développé jusqu’à devenir une réaction automatique, un geste qui n’est plus pensé mais qui s’enclenche dès que vos sens détectent la présence du gibier. Pour acquérir cette habilité du tir par réflexe, curieusement, il ne faut surtout pas essayer d’anticiper le moment du coup de feu ou tenter de s’y préparer. Autrement dit, il ne faut pas penser, tel qu’on l’enseignait autrefois aux guerriers samouraïs, mais faire le vide dans son esprit. Il est ainsi de mise de demeurer dans un état de calme, attentif à l’environnement mais sans anticipation nerveuse, les muscles bien détendus. Si vous pratiquez au pigeon d’argile, demandez à celui qui actionne l’appareil de le déclencher sans avertissement. Ne vous stressez pas à anticiper le coup de feu en croyant que vous tirerez plus vite et plus précisément en étant préparé à ce qui vous attend. Faites le vide en vous et faites confiance à vos réflexes qui deviendront bien aiguisés par la pratique du tir.
C’est souvent lors de tir rapide à l’instinct, alors qu’on n’a pas le temps de penser, qu’on réussit ses plus beaux coups de fusil.
2
Modifier son pattern de tir à l’approche de la chasse
Je me souviens de ce dindon bien cadré au centre de ma caméra, alors que pour clore cette chasse, il ne me restait plus qu’à filmer le coup de feu imminent de ma conjointe assise à mes côtés. Le coup de feu se faisant longuement attendre, je tournais anxieusement les yeux vers elle pour me rendre compte que plutôt de tirer la gâchette vers elle afin d’armer le cran, ma conjointe s’efforçait désespérément de la pousser en sens contraire. La faute ne lui appartenait pas. Alors que je l’avais parfaitement entraînée au tir avec une arme semi-automatique dont la sécurité devait être poussée avec le doigt pour déverrouiller l’arme, voilà que je lui avais passé mon arme moins pesante à un coup quelques semaines avant la chasse, comportant une gâchette qu’elle devait tirer et non pousser comme pour le semi-automatique. En pratiquant le tir avec cette nouvelle arme, elle en était venue à actionner correctement la gâchette mais j’avais oublié qu’en situation de stress, devant un gibier, le vieux réflexe instinctif du semi-automatique pouvait reprendre sa place et c’est ce qui arriva.
Que vous soyez un «pompeux», un «semi-automatiqueux» ou un adepte des armes à verrou, ou celles à un coup ou à deux canons, avec une ou deux détentes, peu importe, mariez-vous pour de bon au mécanisme que vous aurez choisi, pour le conserver autant que possible tout le reste de votre vie. Le réflexe de tir que vous développerez ne doit jamais être entravé par un changement quelconque dans votre routine de tir, sinon vous en paierez le prix en réduisant votre précision et votre rapidité d’exécution. Si vous devez changer quoi que ce soit à votre routine de tir ou à l’arme, prévoyez une période d’entraînement suffisante pour que la répétition des mouvements modifiés puisse s’ancrer de nouveau en vous au point de devenir un réflexe permanent et automatique.
Si jamais vous changer de fusil ou de carabine et d’autant plus si le mécanisme est différent, prenez-le temps de bien vous familiariser avec votre nouvelle arme pour que son utilisation devienne comme un automatisme.
3
Ne pas verrouiller sa cible avant le tir
Dans cette troisième cause des tirs manqués, je fais référence à des tirs sur des gibiers immobilisés, tel qu’on les rencontre dans la plupart des situations de chasse au gros gibier.
Verrouiller sa cible signifie que lorsque le pointeau de la mire d’arc ou d’arbalète ou la croix de votre télescope est parvenu dans la zone vitale de votre gibier, il n’est pas encore temps d’appuyer sur la détente ou de relâcher la flèche. Songez aux pilotes d’avion de chasse qui, en ciblant leur mire laser sur l’avion ennemi, ont besoin de la garder alignée sur l’objectif pendant une ou deux secondes pour que l’ordinateur de bord réglant le téléguidage du missile ait eu le temps de se verrouiller sur la cible.
Verrouiller la cible consiste ainsi à garder la mire alignée et immobilisée en un point précis de la zone vitale pendant au moins une seconde avant de tirer. Cette opération permet de stabiliser vos mouvements pour faire en sorte que vous ne serez plus à risque de bouger au moment du tir, au risque d’une déviation du point d’impact.
Ce risque de mouvement est plus important pour les armes lentes tel l’arc et l’arbalète mais même les armes à feu n’en sont pas à l’abri. L’opération de fixer la mire alignée sur la cible permet aussi de raffiner votre alignement pendant les quelques secondes de maintien de la stabilisation. Ainsi, vous vous assurez de tirer à l’endroit bien précis de la zone vitale où vous souhaitez que votre projectile se loge.
Verrouiller la cible consiste ainsi à garder la mire alignée et immobilisée en un point précis de la zone vitale pendant au moins une seconde avant de tirer.
4
Mal juger du moment opportun du tir
Devant un gibier, se pose toujours la question de savoir quand il est idéalement temps de prendre le tir. Avec mon poudre noire bien appuyée, j’ai déjà fait feu sur un 8 pointes immobilisé à pas plus de 50 mètres de ma position et l’ai tout de même complètement raté. La zone vitale était semi dégagée car il était encore dans une talle de branches lorsque j’ai décidé de faire feu. Est-ce une de ces branches qui est responsable d’un tir dévié ou s’agit-il d’une autre cause? On ne le saura jamais mais ce qui est sûr c’est qu’avoir attendu quelques secondes de plus, il est fort probable que ce chevreuil, qui n’avait aucune connaissance de ma présence, aurait pu faire quelques pas de plus pour me présenter une zone vitale bien dégagée. Mais voilà, je chassais depuis plusieurs jours sans avoir vu aucun mâle qui en valait la peine, quand j’ai aperçu celui-ci qui correspondait à mes critères, d’où une certaine nervosité d’anticipation.
Plus on convoite un gibier, plus nous sommes exposés à commettre ce genre d’erreur. Les débutants et les chasseurs nerveux de nature sont plus exposés que d’autres à éprouver de la difficulté à gérer leur stress devant un gibier mal positionné et qui commande d’attendre. Mais rappelez-vous aussi que lorsque le gibier se fait rare tout comme les occasions de tir et qu’apparaît enfin celui que vous attendiez depuis des jours, nous sommes tous exposés à commettre l’erreur des tirs trop rapides, comme cela m’est arrivé.
Un tir sur un gibier mal placé dont la zone vitale est cachée par un arbre, donne rarement de bons résultats. Mieux vaut attendre que la bête avance de quelques pas.
5
Ne pas prendre un tir appuyé
Dans un article que j’avais lu et qui consistait à mettre au défi 12 chasseurs de tirer sans appui, l’auteur nous démontrait sans équivoque que, qu’elle que soit votre habileté au tir, vous serez davantage et toujours plus précis en vous servant dans l’ordre d’efficacité décroissante d’un tripode, bipode ou monopode pour faire feu avec stabilité sur un gibier.
J’aimerais simplement vous sensibiliser ici à l’erreur souvent commise de ne pas parer à toutes éventualités pour s’assurer d’un tir appuyé. Dans votre cache ou sur votre mirador, vous avez sans doute prévu un appui, tel que le cadre de la fenêtre donnant sur vos appâts ou une branche d’arbre laissée délibérément pour servir de support à votre arme. Mais avez-vous prévu toutes les autres possibilités et directions par lesquelles votre gibier pourrait se présenter à vous?
Pour parer ainsi à toutes ces possibilités, j’estime qu’il est nécessaire de faire l’exercice de mirer dans tous les axes possibles et de vérifier pour chacun d’eux avec quoi et de quelle manière vous pourrez vous servir d’un appui pour faire feu. Il faut faire cet exercice AVANT la chasse proprement dite car ce n’est pas devant un gibier qu’il est temps de réaliser qu’il faudra se passer d’un appui puisqu’il n’y a rien dans cet angle qui peut remplir ce rôle. Les tripodes, bipodes et monopodes sont conçus pour favoriser cette polyvalence en s’ajustant à différentes possibilités de tirs appuyés mais il n’est pas dit qu’ils peuvent répondre à toutes les possibilités d’angle de tir. Il faut donc vérifier.
Sur un mirador portatif, il ne m’est pas rare de devoir me servir de deux ou même trois types différents d’appui pour répondre à toutes les possibilités de tir. Il peut s’agir d’appui sur des branches dans une certaine direction, d’un monopode pour une autre et d’un bras d’appui ajustable et fixé à même la base de ma plate-forme pour d’autres directions. Peu importe, il faut parer à toutes les éventualités pour éviter les tirs sans appui qui augmentent considérablement le risque des tirs ratés.
Autant que possible on devrait toujours prévoir un appui pour tirer dans toutes les directions.
6
«S’essayer» sur un gibier
J’emploie le verbe «essayer» car c’est très exactement ce que vous pouvez vous dire en pareille situation de tir : «Je vais l’essayer». Lorsqu’il vous vient à l’esprit une réflexion semblable, c’est que vous savez, à quelque part dans votre fort intérieur, que le tir que vous allez prendre sur ce gibier est risqué. Vous avez l’impression qu’il y a quelque chose qui cloche. Votre gibier peut être hors de la portée de votre arme ou à la limite de l’être mais peu importe la cause véritable, vous ressentez un manque de confiance en votre tir en ces conditions, d’où ce sentiment d’inconfort qui ne vous lâche pas. Et si vous décidez tout de même de tirer sans cette confiance totale en votre tir, là encore, vous risquez d’en payer le prix.
En effet, dans la plupart des cas pareils, si vous décidez tout de même de prendre le tir, le résultat sera conséquent, soit très souvent un tir manqué, quand cela ne se termine pas par un gibier blessé qui ne sera jamais retrouvé. Oui, il y a des situations où il a été payant de prendre un tel risque mais pour un tir réussi dans pareilles circonstances, il y en aura plusieurs qui ne donneront rien de bon.
Fiez-vous à votre instinct. Ne chassez pas cette impression première en essayant de vous convaincre sans avoir préalablement compris ce qui vous pousse ainsi à hésiter. 9 fois sur 10, votre sentiment sera confirmé, par exemple en vérifiant la distance de tir par l’utilisation d’un télémètre. Vous perdrez quelques secondes pour faire cette vérification, et perdrez peut-être même la chance de pouvoir tirer sur ce gibier, mais vaut mieux plus de certitude qu’un «à peu près» qui risque de donner un résultat tout aussi incertain.
Lorsqu’on a un doute sur la réussite de notre tir, mieux vaut prendre quelques secondes pour vérifier la distance du gibier. On risque bien sûr de manquer l’occasion d’effectuer un tir, mais on évite de blesser inutilement un animal.
7
Tirer sans une confiance totale en son tir
Face à un tel problème, il faut s’arrêter pour diagnostiquer. Commencez d’abord par vérifier ou faire vérifier votre arme et vos projectiles par un technicien afin d’éliminer toutes possibilités à ce niveau. Si le problème persiste, ce sera alors temps de vérifier au niveau de votre technique de tir. Rappelez-vous qu’il vous faut avant toute chose récupérer ce sentiment de confiance totale qui ne s’acquiert que dans la précision constante de vos tirs. Sinon vous serez toujours hanté, contaminé par ce projectile qui dérape de temps en temps, brouillant le sentiment que votre précision n’est pas sûre à 100% au moment de chaque tir. Ce n’est pas que ce sentiment de confiance vous mettra assurément à l’abri d’un tir raté, mais on tire beaucoup mieux quand on a cette confiance bien ancrée au fond de nous, qui se bâtit et se conserve à partir de nos résultats de tir sans faille.
Vous devez avoir une confiance totale en votre arme. Dans le doute n’hésitez pas à la faire vérifier par un spécialiste pour éliminer ce souci de votre esprit.
Conclusion
Voilà! Je souhaitais vous sensibiliser au fait que les tirs complètement ratés et sans n’y rien comprendre n’ont pourtant rien à voir avec le diable ou la sorcellerie et qu’il faut bien plus qu’une arme ajustée pour s’assurer d’éviter le phénomène des balles maudites.
On ne pourra jamais éliminer tout à fait les risques d’un tir manqué sur un gibier mais en respectant ces conseils, on peut s’assurer de la meilleure performance possible à tous les coups. Bonne chasse et bon tir!

