Principes de base de l'appel et techniques de soufflerie
PARTIE 1
CANARD
Texte, photos, vidéos et illustrations Michel La Haye*
*L’auteur a été champion québécois de l’appel du canard (1998-2000-2002) et troisième au championnat canadien 2001 sanctionné par Winchester. Appeau utilisé: Carlson Championship Calls, L.L.C., modèle Equalizer.
Introduction
En août 1998, j’ai été invité à participer à une compétition d’appel du canard et de la bernache …. qui avait lieu le dimanche matin suivant! Sans trop de préparation, curieux surtout, je me présente au concours, sans façon et sans expectation surtout!… À ma grande surprise, je remporte la première position pour l’appel du canard et la troisième pour l’appel de la bernache (j’aurais souhaité la situation inverse, mais comme le disait notre cher Jean Chrétien: «que voulez-vous»!). Je dois avouer que d’autres participants avaient une bonne longueur d’avance sur moi au point de vue technique. Cependant, les cris que j’ai lancés étaient plus réalistes, ce qui a plu aux juges, en majorité des guides de chasse eux aussi… En d’autres lieux, où la technique est le point central de la compétition, je n’aurais pas passé le premier tour! Quoi qu’il en soit, cette réunion de maniaques de l’appel de la sauvagine m’a permis de rencontrer plein de «gentlemen» sauvaginiers qui avaient tous quelque chose d’intéressant à raconter ou à expliquer…
J’y aie aussi revu mon premier mentor dans le domaine, feu M. Robert Hansen**, ex-champion canadien et l’un des meilleurs «calleur» qu’il m’ait été donné de rencontrer. Ce dernier, un peu surpris par la manière dont la compétition s’était déroulée, a quand même pris le temps de m’expliquer certaines failles dans mes techniques d’appel. Par la même occasion, et lors de plusieurs rencontres subséquentes, nous avons échangé longuement sur le sujet. Pour donner suite à ces échanges, je me suis aperçu que certains points dans un précédent article écrit en 1998 sur l’appel du canard, méritaient d’être clarifiés. Sous la demande de nombreux lecteurs, connaissances et amis, je reprends donc cet article au goût du jour. L’article qui suit vous propose donc une approche plus avancée et plus technique de l’appel du canard. Après un bref rappel des principes de base des appels de canard, j’apporterai des précisions sur les techniques de soufflerie vous permettant de changer la tonalité de l’appel ainsi que sa puissance. Enfin, des trucs pour contourner les difficultés liées au fonctionnement même de l’appeau compléteront le tout.
Cris et principe de base
Avant de débuter, je vous fais une petite nomenclature des cris de base des barbotteurs, en occurrence ceux du colvert ou canard malard. Regardez la première vidéo sur les différents appels de bienvenu, puis le second qui couvre l’ensemble des cris émis par la femelle du canard malard. Ces appels sont: le cri de bienvenu, une série de «couacs» à sonorité constante mais qui diminuent en tonalité et longueur, qui peut prendre plusieurs formes (cris longue distance, type chacal, landing call etc.), le cri d’alimentation ou territorial, qui n’en est pas un en réalité, vous verrez pourquoi dans la vidéo, les cris de rappel, une série d’appels de bienvenu incomplets et s’entrecoupant les uns les autres, le «couac» en solo, souvent produit avec les cris territoriaux, et les appels des mâles. En effet, chez le canard de surface, en général, et sans faire d’analogie avec l’espèce humaine, ce sont les femelles qui sont les plus bavardes et sonores! Alors, tous les cris précédents se rapportent à la femelle du canard malard…
Vidéo 1 : appel de base du canard
Qu’est-ce qui rend un appel de bienvenu plus naturel? En écoutant les canards s’appeler vous avez la réponse: chaque son est différent et chaque note est entendue distinctement. De plus, la force ou le volume de chaque «couac» est constant, comme le bruit d’un coup de marteau (en certaines occasions, chaque cri peut être prolongé pour le rendre plus langoureux, mais ce n’est pas la règle et ce n’est pas très naturel). Le tout ressemble à un decrescendo de plus en plus bas, les deux trois premières notes étant ouvertes et les suivantes plus fermées et discrètes. Les canards ne font pas «cooUUUacc» mais un «kaacK» à la fois sec, nasillard et égal. Le secret de l’appel est là: produire des sons bien séparés et différents entre eux.
Tous les autres appels utilisés à la chasse suivent le même principe, il n’y a que l’imitation du mâle et le cri territorial qui ne suivent pas ces règles. En passant, saviez-vous que des études canadiennes sur le comportement des canards sauvages ont démontré que le fameux cri d’alimentation est surtout produit en vol par des femelles qui protestent contre la présence d’un ou plusieurs mâles indésirables! Couplé à des appels de bienvenu courts, des «couacs» isolés et à l’appel du mâle, cet appel est très efficace pour attirer les mâles curieux et à la recherche de quelques aventures, surtout tard l’automne. Ce comportement explique en partie pourquoi le cri territorial utilisé seul ne fonctionne pas toujours bien… Il faut être au moins deux pour se disputer !
Alors, comment parvenir à imiter l’appel de bienvenu le plus naturellement possible? Une partie de la réponse a été mentionnée à mainte reprise dans les trois articles de l’an passé sur l’appel de la bernache (août 2023, septembre 2023, novembre 2023), il s’agit simplement de bien maîtriser et manipuler les quatre éléments de contrôle de l’appeau. Ces éléments sont: la pression d’entrée d’air, contrôlée par le diaphragme et les poumons, la pression de retour, obtenue par diverses positions des doigts et de la main, la position de la langue, dont dépend la dimension de la chambre de résonance de la partie humaine de l’appeau (cavité buccale), et la partie haute de la gorge, qui permet d’obtenir, à plus haut volume, un bon fonctionnement de l’appeau et qui sert à initier le fameux ring.
La manipulation de ces quatre éléments a pour but d’optimiser le fonctionnement de l’appeau dans toutes les situations. En effet, trop de pression le fera bloquer lors des appels ou au contraire, un manque de tonus donnera des sons plats et sans intérêt. Ces quatre éléments sont résumés ci-dessous pour votre bénéfice :
Alors, comment parvenir à imiter l’appel de bienvenu le plus naturellement possible? Une partie de la réponse réside dans la manipulation de quatre éléments de contrôle de l’appeau;
- pression d’entrée d’air; contrôlée par le diaphragme et les poumons;
- pression de retour, obtenue par diverses positions des doigts et de la main;
- la dimension de la cavité buccale ou chambre de résonnance, qui dépend de la position de la langue;
- partie haute de la gorge, qui permet d’obtenir, à plus haut volume, un bon fonctionnement de l’appeau et qui sert à initier le fameux ring.
Les changements de dimensions de la cavité buccale provoquent des variations de pression à l’intérieur de celle-ci. Ces effets de soufflerie doivent à leur tour être contrebalancés par les deux premiers éléments de contrôle : la pression d’entrée d’air et la pression de retour. Par exemple, si vous voulez obtenir plus de volume, la pression d’entrée doit être augmentée, alors vous devez souffler plus fort. En même temps, vous devez augmenter la dimension de la chambre de résonance de votre bouche pour compenser. Ici, la pression de retour, qui sert d’élément compensatoire, n’est presque pas utilisée (vos deux premiers doigts pointent vers le haut, photo 1). Les canards se sont rapprochés et vous voulez diminuer le volume de votre appeau: soufflez moins fort tout en réduisant la dimension de votre cavité buccale et fermez légèrement vos doigts (l’index et le majeur) devant l’ouverture de l’appeau (environ un pouce, photo 2).
Photo 1 : Main ouverte
Photo 2 : Main fermée
Mais qu’arrive-t-il lorsque pour un volume donné, la position de la langue change durant l’appel ou entre les appels? Comment cet élément peut-il être contrôlé? Comment produire le fameux ring et à quoi est-il utile au juste ?
Position de la langue et le ring
Ces deux éléments de contrôle sont les plus difficiles à expliquer et à décrire, même en personne! Pour en faciliter la compréhension, M. Robert Hansen avait mis au point un petit programme où la position de la langue dans la cavité buccale et l’effet de la gorge sont illustrés au moyen d’une série d’animations, pour faciliter votre compréhension, je vous décompose ces sons sur la seconde vidéo qui traite du fameux ring.
Vidéo 2: le fameux ring
En ce qui concerne la position de la langue, prenez l’exemple d’une flûte ordinaire: plus la chambre de résonance est longue, plus de trous sont bouchés, plus le son est grave. À l’inverse, plus la chambre est courte, plus le son est aigu. C’est la même chose avec votre bouche, plus l’arche de la langue est en avant, plus le son produit est aigu et vice versa. C’est bien l’arche et non le bout de la langue qui se déplace! Pour éviter d’introduire une source d’erreur supplémentaire, le bout de la langue est placé derrière les incisives de la mâchoire inférieure et il est maintenu à cet endroit lors de tous les appels. Durant un appel de bienvenu, changer la position de l’arche de la langue est l’une des trois manières de faire varier les notes de chaque cri. Très difficile à maîtriser, cette technique permet cependant d’obtenir une série de cris très naturels. La seconde manière consiste à faire varier les trois premiers éléments de contrôle mentionnés ci-dessus. Enfin, un mélange des deux approches permet de produire une infinité de sons différents!
Varier la position de l’arche de la langue entre les appels peut aussi vous permettre d’imiter plusieurs cannes. Lorsque vous reprenez un second appel, vous pouvez commencer une note plus basse ou plus haute. Pour un volume égal, il vous faudra placer votre langue différemment pour débuter l’appel complet. Afin de vous guider dans cet exercice, certains mots clés peuvent être utilisés, pour le moment utilisez le mot «COTT», que l’on prononce, mais sans produire de son. Dans un prochain article, je vous détaillerai les astuces et trucs pour passer d’un mot clef à un autre, tout en modulant les appels au moyen des différents éléments de contrôle. Afin d’imiter plusieurs cannes en même temps.
Le contrôle de la position la langue est très important dans le mécanisme de la parole, c’est pourquoi certaines prononciations peuvent être transposées pour les appels du canard. Avant de vous introduire à cette technique, il faut mentionner que la plupart du temps, la langue sert également de valve de contrôle de l’entrée d’air. Les illustrations 1A et B montre comment la partie arrière de la langue ou la partie haute de la gorge, comme quand on tousse, bloque la sortie d’air à la fin d’un cri (1A: début, 1B: fin du cri). Bien entendu, la fin de la course de l’arche de la langue détermine la dimension de la cavité buccale. Pour une dimension fixe, comme je le suggère ici pour débuter votre apprentissage, la langue viendra bloquer l’entrée d’air toujours au même endroit.
Illustration 1A: début de l’appel
Illustration 1B: fin de l’appel
Vous remarquerez que la dimension de la cavité buccale est en bleue et que l’arche de la langue sert à bloquer la sortie d’air, sauf à la dernière illustration où c’est la partie haute de la gorge qui joue ce rôle. Justement, cela nous amène vers le dernier élément de contrôle qui permet de produire le fameux ring.
L’effet du ring est assez simple à saisir mais son origine est plus complexe à comprendre. Un appeau qui ring produit des sons très forts et nasillards à la fois, deux caractéristiques un peu contradictoires! De plus, la maîtrise de cette technique sert de police d’assurance contre le blocage de l’appeau à haut volume. Comment? C’est que le son obtenu est le fruit de la vibration de l’anche de l’appeau selon deux modes oscillatoire différents: le plus dominant produit un son clair et cristallin, et le second provoque une sorte de grincement nasillard. C’est ce mode qui empêche l’appeau de bloquer. Le mélange des deux sons donne un résultat impressionnant, voyez vous-même sur la vidéo 3.
Vidéo 3: routine d’appel du canard
Cette technique peut s’appliquer aux différents mots clefs. Cependant, il est plus facile de commencer avec les mots situés au milieu du registre. Attention! Il ne s’agit pas de grogner dans l’appeau! Non, un moyen efficace d’obtenir cet effet consiste à initier le ring par un éclatement de l’air dans la partie haute de la gorge. L’accélération de l’air ainsi insufflé dans l’appeau vous permet d’atteindre le second mode d’oscillation sans trop de problème. De plus, vous serez impressionné par l’efficacité de cette technique pour produire des sons volumineux avec très peu d’air. Au début, pour réussir à produire ce fameux son, vous devez saisir l’appeau tel qu’illustré sur les photos 1 et 2 sans appliquer de pression de retour. L’air est d’abord projeté dans l’appeau comme si vous toussiez (vous pouvez utiliser le mot «GA» en toussotant pour comprendre quelle partie de la gorge intervient) et la pression d’entrée est maintenue égale durant la durée du cri. Lors des premiers exercices, il peut être utile de prolonger le cri pour apprendre à maîtriser la technique. À la fin d’un cri, l’entrée de l’air est bloquée au moyen de la partie haute de la gorge et de l’arche de la langue (tableau 1; plus bas), sans quoi le son risque de glisser ce qui n’est pas très naturel.
Comment savoir si vous avez la bonne technique? C’est simple, insufflez autant d’air que vous le pouvez après avoir initié le cri, si l’anche bloque, vous ne l’avez pas. Vous verrez, avec la bonne technique, qu’il est presque impossible de faire bloquer l’appeau. Comme je l’ai mentionné, cette technique peut s’appliquer à tous les mots clefs. En compétition, les participants y vont avec les cris plus aigus pour bien montrer qu’ils possèdent la technique. Les sons graves se propageant plus loin dans l’air, les chasseurs de sauvagines devraient plutôt utiliser les mots qui donnent un son de tonalité plus basse, comme «GO» et «HAAAK» dont il sera plus amplement question dans le prochain article. Vous pouvez commencer vos deux premiers cris à l’aide de cette technique puis terminer l’appel avec les techniques de base, cela ajoutera des nouveaux appels à votre répertoire. Enfin, cette technique permet d’émettre des appels très forts qui servent à attirer l’attention des canards sur de longues distances, et ça fonctionne souvent !
Autres points techniques
Le dernier point dont je voulais vous faire part concerne une petite attrape qui vous attend lorsque vous commencerez à bien maîtriser les techniques décrites ci-dessus. Entre la partie haute et la partie basse du registre d’un bon appeau, il existe une ou deux notes «bémols» qui ne produisent pas le son vibrant du canard. Si vous avez un peu d’oreille et si vous tentez de produire plus de cinq cris différents au cours du même appel, vous aurez vite fait de les détecter. La technique de la partie haute de la gorge peut être utilisée pour raviver ces sons. Lorsque vous atteindrez cette partie du registre, vous pouvez y ajouter l’effet de gorge, qui, sans leur ajouter de volume, redonne un bel éclat à ces sons plutôt éteints! Le tout est résumé dans le tableau ci-dessous.
Tableau 1: paramètres de l’appeau
Conclusion
Il n’est pas nécessaire de posséder toute une panoplie d’appels pour réussir des tableaux de chasse intéressant. Voyez vous-même avec quelle facilité les canards entrent dans les trois séquences de chasse ajoutées à l’article. Cependant, les jours où les canards sont plus capricieux ou bien dans un contexte plus compétitif, la mise en application des techniques décrites dans cet article vous avantagera sans l’ombre d’un doute! Enfin, n’oubliez pas de toujours vous pratiquer en ayant en tête un son, un appel ou une combinaison d’appels à réaliser, sans ça, vous n’apprendrez jamais à contrôler votre appeau.
Séquence vidéo 1 : appel de bienvenu
Séquence vidéo 2 : appel de bienvenu atterrissage
Séquence vidéo 3 : pointage appeau
Pour terminer, j’insisterais sur les points suivants. Il est très difficile d’enseigner l’art de l’appel en personne. Il est encore plus difficile de le faire par écrit dans un espace aussi restreint, et certains aspects de l’appel ne pourront être couverts par les deux articles! Pour parfaire votre technique, allez voir les compétitions, ou mieux encore, allez aux foires où des cliniques et des démonstrations ont lieux, vous verrez c’est très enrichissant. Vous rencontrerez quelques maniaques et grandes pies qui ne demandent pas mieux que de vous renseigner! Cet article en est la preuve vivante.
Photo 3: beau tableau mixte réalisé par l’auteur et ses amis, comme quoi une bonne connaissance des techniques d’appel peut faire une grande différence.
** Feu Robert Hansen : champion canadien de l’appel du canard (1993-1994), champion canadien Classic de l’appel du canard (1994-1995). Appeau utilisé : Carlson Championship Calls, L.L.C., modèle VoloChoke.

